Depuis des années, je collectionne des objets, des photographies et des images. Le point commun de cet assemblage : il y a toujours quelque chose qui cloche. Le critère qui fait sa sélection pour ma collection, sa rareté, c’est le décalage qu’il peut entretenir avec notre réalité.

Je ne saisis jamais vraiment le pourquoi de ces choses. Du virtuel à la réalité, d’une prémisse de pensée à l’aboutissement matériel d’une réflexion, de l’idée la plus métaphysique à la réalisation la plus concrète, tout ce que je conserve a l’air absurde. Et dans l’observation que je commence à établir,  je constate que ma collection plus récente, tirée d’internet, est dénuée de tout esprit logique. L’absurde se meut vers le vide de sens : la stupidité. Mon œil tentera alors d’en faire la critique.

Au fil des découvertes, l'aberration qui s’installe dans mon esprit se relègue à la fameuse question « Non mais, pourquoi ? » de tout ce que nous avons sous les yeux ; pourquoi passons-nous des heures à errer sur la toile à la recherche de productions idiotes ? Pourquoi les films débiles (sans contenus) ont autant de succès ? Et pourquoi une telle apologie du crétinisme ? L’abrutissement devient-il la norme de la société contemporaine ?

La première observation que nous pourrions tirer, c’est que cette stupidité paraît se transformer en une drogue légale addictive et tenace, autodidacte et infinie. Plus la connerie est grosse, mieux elle se diffusera dans la masse. D’ailleurs, la popularité mondiale de la stupidité semble la propulser comme une nouvelle forme de culture universelle. Se pose alors la question, dans une optique de design prospectif, de l’image du monde de demain.

 

Les constats déjà établis amènent à penser qu’il faut ajouter un nouvel attribut à la nature humaine d’aujourd’hui : la stupidité. Parallèlement, le tabou est tel que personne n’est suffisamment intelligent pour comprendre sa propre stupidité. Les efforts que nous sommes en mesure de faire, sans relâche, pour contenir notre stupidité interne a l’air de former notre intelligence et façonne, par conséquent, la preuve de notre humanité. Je suis stupide donc je suis.

Maintenant que vous vous glissez dans le Décodex, vous allez découvrir les références qui ont servi à l’élaboration de la fiction. Sa vertu est d’éclaircir les métaphores qui constituent l’Anamorphose. C’est pourquoi les parties qui le composent feront appel à différentes références qui, une fois décryptées et analysées, vous permettront d’apercevoir en quoi Proxima ß est une vision possible du monde de demain.

La science-fiction ne peut pas prédire l’avenir. Mais d’ailleurs, personne n’en possède la faculté, puisque tous les événements vraiment importants sont souvent trop étranges, personne n’est en mesure de les anticiper. Seul le banal peut nourrir notre imagination.

Pour répondre à l’exercice, la recherche s’annonce difficile : en plus de faire face à un tabou existentiel, toute référence à la stupidité est très peu traitée dans la littérature ou la philosophie. Pas de grand maître à penser de la stupidité.

Par chance, la citation d’Albert Einstein vient en premier lieu éclairer ma position face au sujet. Je me demande alors si cette phrase est bien de lui. Après quelques recherches, voici venir ma première désillusion.

 

Puis je découvre la supercherie d’Élizabeth Teissier, qui introduit sa thèse de sociologie sur le sujet Situation épistémologique de l'astrologie à travers l'ambivalence fascination-rejet dans les sociétés postmodernes par une citation attribuée à Albert Einstein, vantant les mérites de l'astrologie, bien qu'une recherche ait montré qu’Einstein n'avait jamais pro-noncé ce propos.

 

Internet devient dans mon esprit le premier outil de diffusion de la stupidité. Ce sera donc mon médium privilégié de recherche.

01

Mike Judge, Idiocracy, 2007.

 

Idiocracy est une dystopie qui imagine un temps futur en se basant sur une théorie selon laquelle les gens idiots ont beaucoup plus d’enfants que les personnes intelligentes. La société est alors rongée par l'anti-intellectualisme, le mercantilisme et la dégradation de l'environnement. Les humains ne savent plus faire pousser des plantes, pensant qu’il faut les arroser avec des sodas. De fait, le monde court à sa perte.

Par son caractère insensé, la stupidité dépasse souvent l’imagination. Sa nature décalée fait d’elle une planète à part entière. De nombreuses œuvres imaginent des mondes fictifs afin de permettre à leurs spectateurs de se projeter dans un univers possible.
Voici la sélection de certaines d’entre elles qu’il est intéressant de regarder sur le plan du décalage formel des univers qu’elles créent.

02

Jacques Doillon, Gébé, Alain Resnais et Jean Rouch, L’an 01, adapté de la bande dessinée L’an 01 de Gébé, 1973.

 

« On arrête tout » … Voici que commence la fiction utopique anti-productiviste. « Après un temps d'arrêt total, ne seront ranimés — avec réticence — que les services et les productions dont le manque se révélera intolérable. Probablement : l'eau pour boire, l'électricité pour lire le soir, la TSF pour dire “Ce n'est pas la fin du monde, c'est l'an 01, et maintenant une page de Mécanique céleste” ». (Ce film est à regarder absolument, d’une part pour votre culture générale, d’autre part parce que c’est le meilleur scénario qu’il est été imaginé dans toute l’histoire des films)

03

Edwin A. Abbott, Flatland : fantaisie en plusieurs dimensions, traduit de l'anglais par Philippe Blanchard, Bruxelles, Zones sensibles, 2012.

 

Allégorie mathématique, Flatland donne vie aux figures géométriques d’un univers plat, en deux dimensions, dans lequel évoluent toutes sortes de figures géométriques (triangle, hexagone...) qui en constituent le monde. La vie y suit un cours organisé, rigoureux, absurde et rigide. Jusqu'au jour où l'apparition d'une sphère fera réaliser à un carré qu'il existe des dimensions supplémentaires. Personne n'en avait jusqu’alors conscience, et le carré doit se justifier de sa découverte auprès d’un Roi qui lui demande de la définir par les mots. Mais comment définir le concept de dimension quand aucun mot n’existe pour lui donner réalité ? Le carré échoue dans sa tentative de partage de la connaissance ; par cela, Flatland tente de démontrer l'importance du langage dans l’imagination. L’univers que développe Edwin A. Abbott n’est donc pas sans lien avec les propos du récit de Proxima ß.

Flavien Berger, Guide du Géochronméchane, mémoire de fin d’étude sous la direction de Rémi Sussan,
ENSCI-Les Ateliers, Paris, 2013.

 

Le Guide du Géochroméchane me permet de comprendre l’univers plastique de Paul Laffoley par le biais de l’analyse de sa machine à voyager dans le temps. Grâce à sa biographie, je découvre que ce dernier était persuadé d’avoir été enlevé par les extra-terrestres, ce qui décuple mon intérêt pour son œuvre. Je m’inspire donc des mécanismes qu’il érige, pour construire à mon tour, le voyage sur Proxima ß.

05

06

Luigi Serafini, Codex Séraphinianus, s.l., Rizzoli,1981.

 

Le Codex Séraphinianus crée par la forme encyclopédique un univers fantastique composé d’architectures, d’animaux, de végétaux et de phénomènes inspirés  de la réalité. L’ensemble des planches est défini dans un langage imaginaire dépourvu de toute référence à une écriture existante.

Ainsi, l’auteur cherche à perdre le lecteur et à le plonger dans le sentiment qu’il pouvait avoir quand il était petit, à l’âge où il ne savait pas encore lire.

Ettore Sottsass, Métaphores, sous la dir. de Milco Carboni et Barbara Radice, trad. de Béatrice Arnal, Paris, Seuil, 2002.

 

Avec Métaphores, Ettore Sottsass met en place un univers “utopique” dans la mesure où il fait la critique de manière alternative du rôle de l’architecte, mais aussi des fondements mêmes de la culture industrielle, grâce à la construction d’un environnement chargé de symboles. Les dates de ces photographies sont significatives car, après la forte agitation de la contestation que mettait en place l’architecture radicale, on commençait à entrevoir les premiers signes de reconstruction, de renaissance. En cela, je m’inspire de Métaphores pour construire l’imaginaire autour de Proxima ß.

07

04

J’essaie de comprendre le monde qui m’entoure. Je commence donc en établir la cartographie. Elle se nourrit, au fur et à mesure de mes découvertes et leurs déductions de références : qu’elles soient littéraires, cinématographiques, photographiques, qu’elles proviennent d’internet ou de la réalité plus palpable. La cartographie qui va suivre est donc à concevoir comme un décryptage de la métaphore par la référence et l'explication de ma vision sur le sujet.