PARTIE V

« Lorsque l’on considère un objet fabriqué, comme par exemple un livre ou un coupe-papier, cet objet a été fabriqué par un artisan qui s’est inspiré d’un concept ; il s'est référé au concept de coupe-papier, et également à une technique de production préalable qui fait partie du concept. Et qui est au fond une recette. Ainsi, le coupe-papier est à la fois un objet qui se produit d’une certaine manière et qui, d’autre part, à une utilité définie, et on ne peut pas supposer un homme qui produirait un coupe-papier sans savoir à quoi l’objet va servir. Nous dirons donc, pour le coupe-papier, l‘essence – c’est à dire l’ensemble des recettes et des qualités qui permettent de le produire et de le définir – précède l'existence ; et ainsi la présence, en face de moi, de tel coupe-papier ou de tel livre est déterminée. Nous avons donc là une vision technique du monde, dans laquelle on peut dire que la production précède l'existence. » (p.26)

 

Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme, Paris, Gallimard, 1996.

 

 

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Le coupe-papier : objet qui me paraissait faire partie de la liste des objets inutiles il y a encore quelques temps quand le simple usage de mon doigt était pour moi pleinement satisfaisant. Le voici métamorphosé dans mon regard par Roland Barthes qui trouvera en lui le signe et le sens, ou Jean Baudrillard qui en ferait une analyse sociologique. Tous les articles, tous les textes, tous les films de cette recherche m’ont aidée à découvrir ce que je ne m’attendais pas à trouver parmi lesquelles :

 

- nous avons tous une part de stupidité intérieure

 

- la stupidité peut se manifester dans une multitude de formes (l’inutilité, l'inefficacité, la futilité, le superflu, la médiocrité, l’inactivité…)

 

- la stupidité peut être un outil (pour la marque, pour le pouvoir politique, pour la popularité d’un individu)

 

- la stupidité est populaire parce qu’elle permet de ne pas réfléchir aux grands enjeux futurs (bouleversements écologique, guerre nucléaire…), avec comme corollaire à cette découverte : la stupidité guide le monde et le fait courir à sa perte (big up à Noam Chomsky)

 

Après avoir analysé la stupidité sous la forme du matériel, du virtuel et en avoir recherché les manifestations et leurs effets dans la société de manière générale, j’ai la sensation d’avoir fait un tour sur moi-même. Il est temps pour moi de conclure ce voyage. Pour ce faire, je pars à la recherche d’exemples qui pourraient ouvrir ma question : qu'est-ce que la stupidité à apporter à ma pratique de designer ? Quels modèles sont inspirants et comment les réemployer dans ce qui me passionne ?

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LES RÉSISTANTS

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« Tuning », revue Azimuts n°42, Saint-Étienne, ÉSADSE / Cité du design, mars 2015.

 

« En opposant certains moments d’émergence du tuning, on remarque toutefois qu’il coïncide avec des moments de crise économique. La crise économique, comme situation de rupture de l‘équilibre du système capitaliste, conditionnerait-elle la pratique du tuning ? Comme le Do it Yourself (DIY), et les autres pratiques “rusées” qu’a décrites Michel de Certeau, le tuning est une pratique de production parallèle à l’industrie. “À une production rationalisée, expansionniste autant que centralisée, bruyante et spectaculaire, correspond une autre production, qualifiée de consommation : celle-ci est rusée, elle est dispersée, mais elle s’insinue partout, silencieuse et quasi-invisible, puisqu’elle ne se signale pas avec des produits propres mais en manières d’employer des produits imposés par un ordre économique dominant”. »
Michel de Certeau
, L’invention du quotidien, 1. Arts de faire, Paris, Union générale d'éditions, 1980.

 

Une pratique parallèle. Les codes esthétiques du tuning étant loin des standards et des modèles qui prévalent dans le design, on pourrait même dire que le tuneur corrompt le modèle dessiné par le designer. L’objet fabriqué en série est détourné.

 

En ce sens, le tuning fait office de miroir déformant du design et, par ce processus, le plonge dans une crise esthétique. En proposant des formes totalement différentes issues de systèmes de production alternatifs, les aspirations visent à l’émancipation des modèles de référence.

 

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Sean Dunne, American Juggalo, 2011.

 

DOCUMENTAIRE À VOIR ABSOLUMENT !!! Les Juggalos sont une communauté d’environ 200 000 personnes qui voient la vie en noir, sorte de clowns tristes appartenant pour la plupart à la middle class américaine. Le groupe de musique Insane Clown Posse en a inventé l’esthétique et les codes. Ils sont classés dans certains États par la police comme un gang ou une organisation criminelle, au vu de leurs penchants destructeurs et leur goût pour la drogue.

 

Ce qui est surtout intéressant dans ce mouvement, c’est la création d’un nouveau mode de vie qui sort du modèle prôné par la société de manière générale. Les Juggalos, souvent issus d’un milieu social difficile, se déguisent en clowns parce qu’ils se sentent être les idiots de l’histoire. Le maquillage devient le support de communication de leur réaction : il affirme leur identité.

Bruno Munari, Les machines de Munari, trad. de l'italien par Natalie Montalant,

Montolivet, CÉRA-nrs, 1998.

 

« Le progrès consiste à simplifier, moins à compliquer » (p.141)

 

Je reviens à cette phrase et continue à fouiller dans l’œuvre de Bruno Munari. J’y découvre des illustrations de machines imaginaires qui utilisent des matériaux ou des procédés simples pour accomplir des tâches que l’on pourrait croire futiles : faire remuer la queue d’un chien paresseux par exemple. L’ensemble de ces dessins renvoient au ré-enchantement du quotidien, à la fois par la réinterprétation des machines, mais aussi de par leurs fonctions aliénantes. C'est un jeu perpétuel entre la réalité et les possibles, entre le monde froid et dur des adultes et les rêves d'enfants.

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SUR-VIE

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C   H   U   T   E

Raymond Loewy, La laideur se vend mal, trad. de l'anglais par Miriam Cendrars, Paris, Gallimard, 1990.

 

« Pourquoi les machines et objets manufacturés étaient-ils si disgracieux? Pour comprendre, il faut se rendre compte que la révolution industrielle du milieu du XIXe siècle avait évincé les artisans et que les ingénieurs étaient, avant tout, des mécaniciens. Les premiers engins mécaniques avaient été réalisés par des hommes ingénieux et débrouillards avec pour objectif n°1 le fonctionnement du dispositif, qu’il s’agisse d’un moulin à café, d’une grue ou d’une machine à vapeur. “Est-ce que ça marchera ?” C’était la grande question. » (p.27)

 

Voici une mise en contexte qui fait la lumière sur la légitimité et la naissance du design.

 

« La discussion semble tourner principalement autour de ce point : “Est-il bien, oui ou non, pour un dessinateur, de donner au public ce qu’il demande, même si le goût du consommateur se trouve manquer de toutes les qualités souhaitables ? (...)

Toutes ces discussions enfantines sont appelées à disparaître progressivement, sous la pression d’une loi très terre-à-terre mais fort pertinente : Produire pour survivre. » (p.288 - 289)

 

En sommes-nous encore là ? Faut-il encore produire pour survivre et négliger la qualité pour le profit ? La biographie de Raymond Loewy soulève en moi beaucoup de questions qui seront assez vite évacuées par une impression : si le système américain a favorisé la naissance du design industriel, il est aujourd’hui, pour sa survie propre, nécessaire de ré-imaginer les rapports qu’il entretient avec une société qui se mondialise.

Rodolphe Dogniaux, La taca, taca, tique du bégaiement, Mémoire de fin d’études sous la direction de Pierre Le Guillon, ENSCI-Les Ateliers, Paris, 2002.

 

Voici la démonstration que le design doit se faire mélange d’humour et de méthodologie : le bégaiement se transforme en un principe capable de produire du sens et des formes. Le handicap devient un processus d'expression, de révélation, de construction, c’est-à-dire un processus créatif.

Henri Bergson, Le rire, présentation, notes, dossier, chronologie, bibliographie par Daniel Grojnowski et Henri Scepi, édition établie sous la direction de Paul-Antoine Miquel, Paris, Flammarion, 2013.

 

Rire de quelque chose signifie toujours qu’on s’en moque. Selon Bergson, rompre le poids des habitudes de la vie par le rire, c’est faire une démonstration de la barbarie interne, et permettre une affirmation de soi qui se libère avec arrogance de tout scrupule. Je garde donc le rire comme un jeu qui permet l’émancipation de la personne.

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Arthur Cravan, revue Maintenant n°4, mars-avril 1914.

 

« Dans la rue on ne verra bientôt plus que des artistes et l’on aura toutes les peines du monde à y découvrir un homme. Ils sont partout : les cafés en sont pleins, de nouvelles académies de peinture ouvrent chaque jour. »

 

Faut-il être artiste ou exercer son art ? Beaucoup de mes lectures m’ont conforté dans l’idée qu’il ne fallait pas chercher une signature esthétique, mais plutôt, être un designer qui répond par l’intelligence de l’astuce.

 

L’ensemble du texte d’où cette phrase est extraite est sublime ; n’hésitez pas à le lire et le relire, vous le trouverez dans le livre d’André Breton, Anthologie de l’humour noir, Paris, Librairie Générale Française, 1998.

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MORALITÉ

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Yona Friedman, Comment survivre avec les autres sans être chef et sans être esclave ?, n.c., L’éclat / Poche, 2016.

 

« “Nous vivons avec plus d’objets que nous ne pouvons en utiliser ; nous cohabitons avec plus d’individus que nous sommes en mesure de supporter.” Dès lors, se pose la question : Comment vivre avec les autres sans être chef et sans être esclave ? » Si le livre ne donne pas de réponse précise à cette question, il me permet de discerner plus clairement tous les facteurs qui entrent en jeu dans l’élaboration d’un système et d’une équipe.

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Milco Carboni, Ettore Sottsass Jr. ’60-’70, Orléans, Éditons HYX, 2006.

 

Dans Il pianeta como un festivale, Ettore Sottsass imagine un monde qui serait vidé de ses habitants. Les architectures se métamorphosent, prennent de nouvelles utilités au milieu de paysages déserts. Une nouvelle façon d’imaginer la vie et de repenser les espaces par la fête.

 

(À tous les designers en herbe : Livre que vous devriez commander au papa Noël.)

Alessandro Mendini, Pierangelo Caramia et Catherine Geel, Écrits d'Alessandro Mendini : architecture, design et projet, trad. de l'italien par Pierangelo Caramia et Catherine Geel, Dijon, Les Presses du Réel, 2014.

 

La super race, p.108-109

 

Je finirai ma bibliographie, puisque c’est de cela dont il s’agit, par ce message d'Alessandro Mendini. J’espère qu’il résonnera en vous comme il a retenti en moi : ce texte est devenu, comme beaucoup des références auxquelles je vous ai renvoyé(e), un guide. Il oriente, que ce soit de manière manifeste ou implicite, formelle ou tacite, ma pratique du design.

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Voici que le Décodex touche à sa fin.

Mais rassurez-vous, mon cher lecteur, cet arrêt sur image n’est pas le point final d’une réflexion qui continue à se forger, à se questionner sur le monde et ces enjeux !

Ce mémoire est la mise en scène d’un passage méditatif, d’une réflexion qui s’est étalée dans le temps et qui continue de mûrir, qui se complète, au fur et à mesure, de lectures, de découvertes, d’événements marquants qui font notre histoire commune. Il est un jeu de références autour d’autres références qui requestionne sans arrêt les réponses déjà établies ; ce jeu prendrait pour unique règle le détournement de tout ce qui constitue nos codes sociaux et aboutirai à un scénario plausible. Voici donc figé le résultat d’un algorithme qui aurait pu en être un autre mais qui fut celui, pour ce temps du mémoire, d’une histoire de l’humanité moderne retranscrite au travers de mascottes de supermarché.

 

Le travail ne fait que commencer.